L'armée suisse au top niveau de l'instruction aux armes légères
Qu'est ce que la NTTC ?
La NTTC a pour origine les recherches d'un officier de l'US Army, Chuck Taylor, suite aux expériences qu'il a faites au Vietnam comme chef de section, puis comme commandant d'une compagnie de Rangers. Au cours de 18 mois d'opérations sur le terrain, il fut blessé quatre fois lors de combats rapprochés à l'arme légère. Selon lui, une instruction déficiente fut la cause de ces blessures. En effet, à chaque fois, il aurait pu les éviter s'il avait mieux su utiliser son arme en condition de combat.
Selon ses observations, 80 % des hommes sont blessés ou tués lors de combats rapprochés aux armes légères alors que leur arme ne fonctionne plus, soit parce qu'ils ont oublié de désassurer en prenant position, soit parce que l'arme ne fonctionne plus à cause d'un dérangement ou de l'épuisement des munitions. De plus, 5 % des pertes sont dues à des décharges accidentelles d'armes légères (environ 2500 morts pendant la guerre du Vietnam).
De retour aux Etats-Unis, il effectue des recherches approfondies pour apporter des améliorations aux méthodes de tir et d'instruction au tir de combat. Il découvre que l'instruction classique militaire, privilégiant le tir à la cible et le tir de combat dans un environnement artificiel, crée des réflexes conditionnés parfois suivis de conséquences fatales au combat. Nous connaissons depuis les études de Pavlov l'importance des réflexes conditionnés. Ceux-ci jouent un rôle déterminant sous stress.
Un exemple classique et tragique tiré de la réalité est celui d'un policier qui dut un jour, lors d'une confrontation, engager un malfaiteur à une distance de deux mètres environ. Il tira cinq coups avec son revolver de service (qui contenait six cartouches) en tir "instinctif" à une main, manqua les cinq coups, ouvrit son barillet pour retirer les douilles et la sixième cartouche non tirée, et se figea sur place en regardant vers le sol, cherchant visiblement quelque chose. A ce moment, le malfaiteur l'abattit d'une balle en pleine tête. Des témoins s'étonnèrent de la réaction pour le moins étrange de ce policier. L'enquête démontra que pendant des années, il s'était entraîné à tirer réglementairement la piste de base du FBI, à savoir cinq coups en tir "instinctif" sur une cible fixe distante de 7 m, retirer les douilles et les mettre dans une petite boîte de conserve déposée sur le sol à cet effet par l'instructeur de tir qui voulait que son stand soit "propre en ordre", recharger avec six cartouches et tirer à nouveau cinq coups, le tout en un nombre restreint de secondes. Ce policier n'arriva jamais au bout de son drill parce qu'il cherchait la boîte de conserve... au lieu de tirer sa sixième cartouche qui elle, peut-être aurait touché.
Dans toutes les armées du monde, on instruit un grand nombre de "drills de boîte de conserve". Certains sont apparemment innocents, comme par exemple exercer le changement de magasin en extrayant et en réengageant le même magasin, ou annoncer "dérangement" en levant le bras quand son pistolet ne fonctionne plus... Devinez ce qui se passera sous stress au combat...
De même, quel est le message implicite que reçoit la recrue qui manipule consciencieusement son fusil d'assaut en position couchée sur un rang, face au caporal qui ne semble pas autrement préoccupé par ces canons menaçants ? Vous l'aurez deviné: les armes ne sont pas dangereuses, elles sont vides.
Maintenant, si l'on constate que virtuellement 100 % des accidents de tir se passent quand l'arme est censée être vide, quand le tireur est fatigué, et qu'il manipule en position debout (fin de l'exercice de nuit, service de parc, rentrée du service de garde), quelles en sont les causes ? Du fait qu'il a essentiellement manipulé en position couchée, en déposant son magasin vide sur le sol, et qu'il ne sait pas que faire du même magasin quand le sol se trouve un mètre plus bas (il se baisse souvent pour poser son magasin), cette situation nouvelle fait que souvent il inverse l'ordre du retrait des cartouches (mouvement de charge avant de retirer le magasin) et qu'il ne contrôle pas sa chambre à cartouche avant de percuter...
On a appris à ce tireur à utiliser une machine à faire des trous dans du papier, et il est surpris de constater qu'en pratique elle fait aussi des trous dans les gens. Le départ du coup se fait souvent en direction des camarades, qui ne sourcillent même pas... Jusqu'au jour où...
Nous avons toujours été étonné de l'hystérie déclenchée chez un chef de section par une arme désassurée au ratelier en comparaison avec la lourde incompréhension qu'on peut lire dans ses yeux quand il est puni pour avoir posé le canon de son pistolet sur la tête d'une recrue ayant commis une erreur de manipulation. Les accidents arrivent toujours avec des armes vides...
De quoi se compose la NTTC ?
Nous pourrions disserter des pages entières sur les comportements parfois bizarres d'êtres humains sous stress, mais la démonstration est suffisamment évidente...
Le drill est une épée à double tranchant. On fait sous stress ce qu'on a entraîné à l'instruction. Le problème est d'instruire dès le début des manipulations exactes, simples et cohérentes permettant non seulement d'engager son arme en cas de besoin, mais aussi de vivre pendant des jours et des mois, en toute sécurité. Nous instruisons pour le cas de guerre, n'en déplaise à certains.
Nous sommes redevables à Chuck Taylor de près de vingt ans de réflexions, d'interviews, de comparaisons, d'essais, qui ont donné le système de tir le plus complet et cohérent au monde. La NTTC est en effet un ensemble cohérent de comportements standards simples, de manipulations, de drills et d'exercices de tirs normés basés sur les expériences heureuses et malheureuses de milliers d'utilisateurs. Chaque manipulation, chaque position, chaque drill a une raison bien précise, et porte parfois le nom d'un soldat ou d'un policier qui a été tué parce qu'il ne connaissait pas la solution au problème auquel il était confronté...
C'est une méthode flexible, c'est à dire qu'elle est structurée en niveaux, selon les besoins des utilisateurs. Dans le cas de l'OFINF, l'helvétisation a été faite en collaboration avec le Centre d'Instruction de l'Infanterie de Walenstadt lors des premiers cours pour instructeurs, afin d'intégrer l'instruction au tir de précision classique, ce qui s'est fait sans aucun problème.
Par ailleurs, cette méthode est évolutive, c'est-à-dire qu'elle n'est pas gravée dans la pierre, mais au contraire permet une évolution en fonction des expériences des utilisateurs. Un drill de traitement d'un dérangement rare au pistolet 75 a été trouvé en juin 1993 par un appointé du Corps des Garde-Frontières (le Cgfr a adopté la NTTC au pistolet et à la mitraillette en 1991) et a été diffusé dans les mois suivant jusqu'aux Etats-Unis.
La NTTC est avant tout simple, car son créateur sait par expérience que seul ce qui est simple fonctionne à l'engagement, et doit être drillé en conséquence.
Qu'est ce qui est nouveau dans la NTTC ?
Ce qui change, n'est pas tant le tir mais plutôt l' approche globale des armes, du tir, de l'instruction, de la technique de combat et de la sécurité. Par exemple, la sécurité est davantage éduquée qu'instruite, et ce dès la première minute où la recrue touche son arme. On obtient par là une plus grande responsabilisation du tireur, et partant, une sécurité quasi-absolue, car drillée à la base.
Un certain nombre de manipulations sont prévues pour la vie quotidienne, prévoyant notamment un contrôle personnel de sécurité simple, rapide et efficace, permettant de connaître instantanément l'état de son arme.
La manière de donner une arme à une tierce personne, par exemple, est réglée clairement: culasse bloquée en arrière, magasin retiré, de la main à la main. Nous partons en effet de l'idée qu'une arme est une arme, et qu'en tant que telle elle doit être traitée avec respect, et qu'elle ne se lance pas...
De même, l'instruction du traitement des dérangements est approchée d'une manière différente que celle que nous avons connu jusqu'à présent. En cas réel, le dérangement n'est en général pas annoncé par le caporal, mais se manifeste par un symptôme (douille coincée dans la fenêtre d'éjection par exemple) donnant lieu à une identification et à une manipulation bien précise, sous peine d'aggraver le problème.
L'engagement de l'arme est également conçu sous forme de drills et de comportements standards, en fonction de la distance, de la menace et de l'environnement. La réaction en cas d'insuccès du tir, ainsi que le comportement lors d'une faute commise par le tireur sont également instruits, partant de l'idée que les choses se passent rarement comme prévues à l'engagement et que celui qui survit est souvent celui qui fait le moins de fautes et qui s'adaptere.
Simplification et adaptation de l'instruction
Outre le fait qu'elle évite les accidents, la NTTC, de par son caractère modulaire, permet de limiter l'instruction de chaque catégorie de personnels à l'essentiel. Un gain de temps, d'efficacité et de munition se fait sentir.
300 m Apprentissage du tir Sécurité Tir de précision Tir de défense personnelle
Niveau
Distance
Matières
Mun
Temps
1
7-100 m
Apprentissage du tir
185 cart
20 h
2
7-200 m
Technique pour le membre du groupe de combat fus/gren
185 cart
10 h
3
3-15 m
Technique pour les engagements subsidaires
185 cart
10 h
4
3-15 m
Technique pour les engagement spéciaux
200 cart
10 h
Tableau 1 Concept de l'instruction NTTC F ass
De plus, le chef de section, seul avec ses recrues pendant les premières semaines d'ER, voit son instruction grandement facilitée. Il dispose en effet d'un matériel didactique comprenant un règlement, des plans de leçons détaillés, des panneaux d'instruction, ainsi qu'un jeu de folios pour les présentations théoriques.
Les avantages d'avoir un système complet et cohérent d'instruction simplifie également la tâche des instructeurs. Les manipulations, les positions de tir, les principes d'utilisation sont identiques pour le fusil d'assaut, le pistolet et la mitraillette. Ceci n'est pas sans avantage lors des écoles de cadres subséquentes, voire des cours de recyclage pour certaines troupes (police militaire entre autres).
Finalement, le système trouve une extension dans l'instruction de la technique de combat d'infanterie, de service de garde, de la protection d'ouvrages, du combat de localité, où un certain nombre de comportements sont repris tel quel.
Comment se passe l'introduction dans l'armée ?
L'OFINF a organisé les premiers cours de recyclage pour instructeurs fin 1993, suite à un essai à petite échelle. En 1995 et 1996, dans le cadre d'un essai à grande échelle, les fusiliers et grenadiers des régiments territoriaux sont instruits à la NTTC F ass à l'école de recrues et les aspirants de l'infanterie à la NTTC pistolet à l'EO.
En principe, la NTTC pourrait être introduite dans les formations territoriales dès 1997, selon des modalités qui restent à fixer. Hors du service, l'Association Suisse des Sous-Officiers, avec la collaboration de l'association Defenda, aura une fois de plus été à l'avant-garde en instruisant depuis 1991 la NTTC, avec l'accord et l'appui du chef de l'instruction.
Conclusion
Avec l'adoption de la NTTC, l'armée suisse se dote à l'aube du troisième millénaire d'une méthode de tir simple et efficace, adaptée à nos traditions helvétiques du tir de précision et à notre système de milice. Comme lors de l'adoption du premier fusil à répétition vers le milieu du siècle passé, puis du premier pistolet automatique au début de ce siècle, elle aura fait oeuvre de pionnier.